Cosmic Groove : soirée, disquaire puis festival !

Après trois années de batailles pour récupérer son outil de travail dévasté par un banal dégât des eaux, Bruno Guichard réouvre enfin sa boutique, relance le label, et affiche la même gourmandise contagieuse pour la musique qu’il aime.

Il a failli abandonner. Depuis trois ans, Cosmic Groove, boutique, label et organisateur de sessions et festival groove, est réduit aux sessions automnales et printanières que Bruno Guichard organise pour le plus grand plaisir des amateurs. De groove, bien sûr. Soul, funk, rythm’n blues, jazz, toute la palette, tant que la musique est groovy. Mais la boutique de la rue Saint-Côme, pivot et âme du projet Cosmic Groove, n’était plus qu’un nid de cauchemars. Un dégât des eaux en 2015, et la machine à devenir fou s’est emballée. Assurances qui se renvoient la balle, copropriété cacochyme, règles d’urbanisme kafkaïennes, dépit, dégoût, envie de tout plaquer et finalement, l’opiniâtreté, sorte de marque de fabrique de la boutique Guichard et, au bout du tunnel, la lumière. « Si on m’avait dit il y a trois ans que ça allait durer trois ans, j’aurais jeté l’éponge. Mais tous les trois mois, il y avait un nouveau truc, alors tu continues, sans savoir trop pourquoi. Mais je redeviens enfin disquaire, et c’est un bonheur ». Car oui, Cosmic Groove – la boutique, est de retour ! Et dans la foulée, le label, laissé en sommeil par l’avalanche de batailles administratives à mener juste parce que la boutique est enchâssée au rez-de- chaussée d’un immeuble du XIIIe siècle dont le mur du fond s’est rempli d’eau. Quels projets pour le label ? « Non, je ne dis rien pour le moment, tant que rien n’est signé ». C’est que Bruno est superstitieux. Et mystique, aussi. Il croit aux étoiles, et c’est en les regardant qu’il sait ce qu’il a à faire. Voilà, maintenant, tout le monde sait pourquoi son groove est cosmique !

« Cosmic Groove, c’est parce que je crois aux étoiles »

Bruno Guichard

On sent bien, à l’écouter, combien ces trois années ont pu être difficiles. Trois années avec une activité réduite aux concerts et à de la vente en ligne, c’est long, quand on est avant tout un disquaire, un vendeur d’objets et d’univers. D’autant que si le disquaire a acquis depuis longtemps une crédibilité en matière de concerts et de programmation, il ne manque jamais de rappeler son aversion pour les traîtrises du métier, lui qui est tombé dedans par hasard, ou plutôt par caprice.

En 2004, Cosmic Groove faisait partie de ces rares disquaires hexagonaux à creuser le sillon groovy et à distribuer une revenante de la soul, Sharon Jones. « Comme on était très peu à vendre ses disques, je passais directement par le label, sans intermédiaire en France ». Quelques semaines avant la première tournée européenne de la diva funk, Bruno reçoit un mail de Neal Sugarman, un des patrons de Daptone, le label en question. « Tu pourrais nous aider à trouver une date en France pour Sharon Jones ? On joue le vendredi en Espagne, le lundi en Allemagne, on va devoir traverser la France, et on a aucune date sur le trajet ». Pour Bruno Guichard, l’affaire est entendue : il voit absolument voir Sharon Jones sur scène. Il prend l’annuaire, appelle toutes les salles de concert de Montpellier, même celles qu’il ne connaissait pas. « Partout, c’était la même réponse. Soit la salle n’était pas disponible, soit ils ne connaissaient pas et ça ne les intéressait pas. » En fin de liste, le JAM. L’appel est pris directement par Jean Peiffer, le fondateur de la salle, qui lui dit tout de go qu’il veut bien louer sa salle. « J’en avais tellement marre qu’on me dise non, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai dit Ok. J’avais jamais organisé de concert de ma vie, je n’étais pas du métier, je ne savais absolument pas comment m’organiser, je savais juste que je voulais la voir sur scène ». L’histoire des Cosmic Groove Sessions démarre donc sur un coup de tête. L’Europe vit alors les prémices d’une renaissance des musiques noires, et les artistes soul et funk connaissent une deuxième carrière, alors que se prépare l’explosion en 2006 d’une nouvelle diva britannique, Amy Winehouse. Il y a une niche, une case vide que Cosmic Groove va remplir, et qui permettra au public montpelliérain de découvrir Anthony Joseph, Charles Bradley, Martha High, James Taylor Quartet, et autres Alice Russel.

Qu’il n’était pas du métier, et qu’il était prêt à passer outre un bon paquet de règles établies, tout le monde va vite le comprendre. Sa première boulette ? Refuser l’entrée du Jam a une administratrice de la salle parce qu’elle n’avait pas de billet. « Je ne la connaissais pas, elle n’était pas journaliste, y avait aucune raison qu’elle entre gratuitement ». Il est comme ça, Bruno. Intransigeant sur certains principes, amateur de positions tranchées. Pourtant, les trois années d’épreuves ont transformé un peu le bonhomme depuis longtemps réputé pour son sens particulier de la diplomatie.

« J’ai mûri, j’apprends même à faire des petits compromis »

C’est que, derrière la marque groove, soul et funk, Bruno Guichard est aussi un punk, capable d’envoyer paître les codes, et de dire tout haut ce que d’aucuns pourraient penser, sans oser le clamer. Sur les subventions, par exemple, qu’il n’a jamais demandé, et qui faussent la concurrence entre les diffuseurs. « Qu’ils fassent des concerts à perte, ça peut se discuter. Mais quand la manne des subventions sert à surenchérir sur les cachets des artistes que tu veux tourner, et qu’une salle subventionnée peut acheter deux ou trois fois plus cher l’artiste que, souvent, tu as été l’un des premiers à prendre le risque de programmer, ça me fout les boules ». Mais les coups de gueule contre le système n’écornent ni la fidélité aux deux salles montpelliéraines qui l’ont toujours accueilli – le Rockstore et le Jam – ni l’envie, intacte, de faire découvrir le son qu’il aime.

Au printemps, les Cosmic Groove Sessions, rebaptisées festival, vont une nouvelle fois explorer le groove, le funk, la soul, l’afro- beat. Au menu, les nouvelles voix féminines anglaise – Hanna Williams – et barcelonaise –The Excitements ; un jeune virtuose du rythm’n blues bordelais – Alexis Evans – et la formation soul de Memphis qui monte, De Robert ; le retour sur scène de Gizelle Smith avec un nouvel album, un ovni de soul tribal afro punk venu de Soweto : BCUC ; une soirée dédiée aux fous de l’orgue Hammond – avec l’acid jazz des très bons Transalpins de Link Quartet, et le soul-punk de Big Boss Man ; les huit enfants prodiges d’Hypnotic Brass Ensemble. Et pour finir, un king de l’afrobeat, Femi Kuti himself, que Bruno Guichard s’offre pour un final le 23 mai, jour de son anniversaire. Parce que s’il y a bien une chose qui ne change pas, c’est que le garçon fait tout ça d’abord par plaisir.

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